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Aya, les bulles d'ivoire

Aya, les bulles d'ivoire


Il était une fois une fillette de 12 ans, Marguerite, qui dût quitter la Côte d’Ivoire pour la France. Des années plus tard, elle écrit un récit qu’un ami, Clément, se met à illustrer. Ensemble, ils créent le personnage d'Aya de Yopougon. A la veille du festival d’Angoulême 2009, 5ème tome à l’appui, le duo savoure son succès et raconte l’épopée. 

 

 

Comment est née l’histoire de "Aya de Yopougon" ?

 

Clément Oubrerie : Avec Marguerite, on se connaît depuis près de 15 ans. A l'époque, je dessinais déjà pour des éditions jeunesse, Marguerite était assistante juridique. Elle avait un projet en cours, Akissi (la petite soeur d’Aya), une histoire autobiographique située dans le Abidjan de la fin des années 70. Un jour, elle m’a demandé mon avis. Le texte m’a plu, je lui ai proposé d'en faire une BD. Nous avons envoyé les pages test à un ami de chez Gallimard qui était en train de monter une collection BD avec Joann Sfar. Ils nous ont conseillé de vieillir l’héroïne, qui est devenue Aya. A partir de là, on a trouvé le bon ton. 

 

 

 

Au fur et à mesure des épisodes, le lecteur est confronté à des thèmes récurrents : la pression familiale, la corruption, l’homosexualité, le retour au pays… Ça fait partie du quotidien ivoirien ?

 

Marguerite Abouet : Aya est une autofiction. Les enfants donnés à la famille, comme Hervé et Félicité, les pères absents, la solidarité féminine, les faux pasteursguérisseurs : ce sont des choses que j’ai vues et qui sont encore d’actualité en Afrique.

 

 

 

Comment est perçu votre discours en Côte d’Ivoire ?

 

CO : On se demande si les Ivoiriens lisent vraiment Aya. Les préjugés sur la BD, selon lesquels elle ne s’adresserait qu’aux enfants, persistent en France mais davantage encore en Afrique.

 

MA : On n’a pas encore eu de réactions à propos du thème de l’église car le tome 5 vient de sortir là-bas. Mais sur l’homosexualité, bizarrement, je n’ai jamais eu aucun retour. Les Ivoiriens sont très fiers d’avoir une compatriote qui a du succès en France, mais leur quotidien ne les intéresse pas tellement. Même mon père, qui a tous les tomes, n’a jamais cherché à en discuter avec moi. Par contre, dès que j’ai un article dans Fraternité matin (le journal local), il fait des photocopies qu’il distribue à tout le quartier !


 

 

Aya, personnage central de ces aventures, a un regard souvent distant sur les choses. Quel rôle joue-t- elle ?

 

CO : C’est le centre qui permet aux autres d’exister. Un personnage neutre, que l’on compare souvent à Tintin, même si elle subit quelques variations dans le tome 4. Un héros moralisateur et sage n’est jamais le plus intéressant du point de vue dramatique, mais tout un monde gravite autour de lui.

 

 

 

Le langage est l’un des éléments clés de la série, c’est ce qui donne l’impression au lecteur d’être vraiment à Abidjan…

 

MA : C’est sûr qu’en France tu n’appelles pas ta mère « vieille mère » ! Pour moi, c’était naturel d’utiliser ce langage, c’est le verlan des jeunes ivoiriens. Ils l’appellent « le français africanisé avec le sourire ». Je n’étais pas sûre que l’éditeur accepterait et, au contraire, il a été très enthousiaste.

 

CO : Les expressions sont distillées au fil des épisodes, le vocabulaire s’élargit à mesure que le lecteur l’intègre. Certains ne regardent même plus le lexique qui accompagne « le bonus ivoirien » à la fin de chaque tome.

 

MA : Les proverbes sont également emblématiques des années 80 : à chaque journal télévisé, on citait une phrase du président Houphouët-Boigny. Par exemple : « La paix, ce n’est pas un mot, c’est un comportement ». Plus tard, j’ai appris que ces phrases n’étaient pas de lui.


 

 

Vous avez reçu en 2006 le prix du premier album au festival d’Angoulême. Qu’est-ce que ça a changé pour vous ?

 

CO : On n’a pas d’unité de mesure : on a sorti le premier tome en novembre, un mois et demi avant Angoulême. Aya a dû recevoir une quinzaine de prix en tout, entre la Réunion, la Guadeloupe, les Etats-Unis... On ne s’attendait pas à un tel succès parce qu’on ne fait aucun compromis : une écriture bizarre, des histoires compliquées, des personnages tous noirs ! Je pense qu'Aya plait à un public atypique, qui n’est pas spécialisé BD. Et maintenant, on a aussi un public africain. Un libraire parisien nous a raconté qu’on avait été sa meilleure vente une année, parce qu’il est placé à côté d’un foyer malien et que les gens achetaient des caisses de Aya !

 

MA : Gallimard a même fait une version souple pour l’Afrique francophone qui coûte 3900 francs CFA (environ 4 euros) au lieu de 15 euros.

 

 

 

Des projets en perspective ?

 

CO : Le tome 6, et un long métrage d’animation qui sera une adaptation des deux premiers tomes de Aya, que je coréalise et produis.

 

MA : Je prépare de mon côté Akissi, qui va renaître de ses cendres, avec le dessinateur Matthieu Sapin, et Bienvenue, l’histoire d’une jeune fille blanche à Paris. On va laisser Aya se reposer un peu.

 

 

 

Propos recueillis par Nadia Aci







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